• J’ai tenu ma vie en voyageant au milieu d’arbres jaunes

    C’est ce que répète le chœur tout au long de la cantate que Mikis Théodorakis a consacrée au poème Epifania, 1937 de Georges Séféris.

    J'ai sous-titré pour vous le poème chanté et récité avec la traduction qu'en a fait Oulipia. Bonne écoute-lecture.

    ΕΠΙΦΑΝΙΑ, 1937 Poème: Georges Seferis, musique: Mikis Theodorakis, chant: Antonis Kalogiannis

    (si vous ne voyez pas la traduction du poème en sous-titre, peut-être devez-vous les activer (la petite roue dentée - paramètres, choisser sous-titre français)

     

    Je chante la partie du chœur de cette cantate, Kratisa ti zoi mou, depuis deux ans, avec la chorale de Karystos. Découvrant récemment la cantate de Théodorakis en son entier, et dans le même temps relisant La Grèce et les Balkans d’Olivier Delorme, je me suis intéressé à la figure de Séféris, et je me suis plongé dans Epifania.

    L’émotion terrible que je ressens à approfondir cette lecture m’oppresse, et j’ai maintenant le besoin irrépressible de la partager avec mes amis français, lecteurs de mon blog, et pour cela d’y proposer l'écoute de la cantate en regard de sa traduction.

    J’ai trouvé celle de Jacques Laccarière, qui fait autorité, mais qui me dérange sur plus d’un point. Outre plusieurs approximations qui me paraissent affadir quelque peu le poème, je butte principalement sur son choix de traduire κράτησα τη ζωή μου par « j’ai maintenu ma vie ».

    Κράτησα τη ζωή μου est difficile à traduire, parce κράτησα correspond, dans notre langue, à deux mots qui ont des sens très distincts : tenir et garder - J’ai tenu ma vie, ou J’ai gardé ma vie.

    Ce que j’ai mis en titre de cet article est la traduction qui me convient le mieux. Elle est en exergue de l’introduction d’une Anthologie de la poésie grecque 1975-2005, de Kostas Nassikas et Démosthène Agrafiotis ([i]). Mais seuls deux vers y sont traduits.

    Des traductions anglaises utilisent une périphrase comme Edmund Keeley ([ii]) : I have kept a rein on my life ; ou les deux mots comme P.W. Chaltas ([iii]) : I held and kept my life.

    J’ai finalement découvert le blog de Oulipia ([iv]), Française d’Athènes, consacré à la traduction des poètes grecs. Bien que son choix de « j’ai gardé ma vie » ne me satisfait pas entièrement, l’ensemble de sa traduction me convient. Elle restitue pour moi l’émotion que me procure la langue de Séféris, lorque je la lis, ou l’entends dans la cantate, ou que Séféris lui-même la lit ([v]).

    Quelques mots sur Georges Séféris. Né en 1900 à Smyrne, premier prix Nobel pour la littérature grecque en 1963. Kostas Nassikas et Démosthène Agrafiotis parlent de lui comme « le scrutateur du nostos » et de « poète qui faisait de la politique par son silence ». « La mort de Séféris … semblait donner le signal d’ouverture du passage vers une nouvelle ère de résistance à la dictature initiée par des textes littéraires : la cérémonie de son enterrement, en 1971 à Athènes, fut l’occasion de la première grande manifestation dans une Grèce plongée dans le noir de la terreur et de la torture. »

    Pour André Mirambel ([vi]) la particularité de la langue poétique de Séféris réside dans « un singulier contraste entre la profondeur de l'idée et la simplicité de l'expression. … Il est certain que, dans la tradition d'écriture des grands poètes de l'Hellade actuelle, Séféris apparaît sans nul doute comme celui qui recourt à la langue la plus sobre, la plus aisément et directement accessible. … Séféris fait effort pour concentrer son expression dans des limites aussi mesurées que possible. Aussi le poète évite-t-il, dans la phrase, les périodes, les amples développements, les effets de longueur, d'exubérance de style, autant de modes expressifs auxquels se sont complu tant d'autres poètes. Chez Séféris, l'expression est concise, volontairement contenue. L'énoncé de la proposition est réduit à l'essentiel, de manière à éviter toute surabondance, tout excès. Telle est la raison pour laquelle c'est bien plutôt dans le «mot» que réside l'art de Séféris : choix des mots, choix du mot, association des mots, alors que la phrase et les relations interpropositionnelles attestent à chaque instant une recherche quasi systématique de la simplicité. ».

    Heureusement pour le balbutiant apprenant du grec que je suis. A la sortie du cours de Georges Tsaknakis à Karystos, la poésie de Séféris est bien plus simple à appréhender que les terribles histoires pour enfants ou les comptines à charades ou à mots tordus de mon manuel de lecture ([vii]).

    Mais également, quel défi pour le traducteur !

    Je n'ai donc pas attendu la fin de l’étude de l’article de Mirambel (qui devrait me permettre d’aboutir à ma propre traduction), et vous propose l’écoute de la cantate sous-titrée par mes soins avec la traduction qu’en propose Oulipia. Bonne écoute-lecture.

     



    [i] Anthologie de la poésie grecque 1975-2005, de Kostas Nassikas et Démosthène Agrafiotis. Traduit du grec par Kostas Nassikas et Hervé Bauer, Levée d’ancre, L’Harmattan, Paris 2012.

    [vi] Mirambel André. Georges Séféris et la langue poétique dans la Grèce moderne. In: Revue des Études Grecques, tome 79, fascicule 376-378, Juillet-décembre 1966. pp. 660-697; doi : https://doi.org/10.3406/reg.1966.3888 https://www.persee.fr/doc/reg_0035-2039_1966_num_79_376_3888


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